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« J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous » (Lc 22,15), dit Jésus à ses disciples au début du dernier repas avant de mourir. En vérité, pour Jésus, c’est un souhait de tous les jours; et ce soir-là aussi il veut rester avec les siens ; ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui, nous compris. C’est son dernier jour de vie, son dernier soir, la dernière fois qu’il est avec ses disciples : il les avait choisis, soignés, aimés, défendus. Jésus a à peine trente-trois ans ; il est au cœur de l’existence. Et pourtant, dans moins de vingt-quatre heures, il sera couché dans le tombeau. Ce soir, le Seigneur désire ardemment rester avec nous. Et nous ? Désirons-nous rester au moins un peu à ses côtés ? Sommes-nous capables de lui offrir ce peu de présence et d’affection dont notre cœur est encore capable? Il faut dire que c’est lui qui a tout fait pour rester près de nous, pour nous lier à l’Évangile. Combien de fois – comme le chante une hymne antique – « quaerens me, sedisti lassus ? » (« Combien de fois, Seigneur, tu t’es assis fatigué de me poursuivre? »). Ce soir, le dernier de son existence, Jésus continue, dans un élan suprême d’amour, à se lier définitivement aux disciples. Nous avons entendu des saintes Écritures qu’il se mit à table avec les Douze, qu’il prit le pain et le distribua en leur disant : « Ceci est mon corps, rompu pour vous ». Il fit de même avec la coupe de vin : « Ceci est mon sang, répandu pour vous ». Ce sont ces mêmes paroles que dans quelques instants nous allons répéter sur l’autel et ce sera le même Seigneur qui invitera chacun de nous à se nourrir du pain et du vin consacrés. Nous pourrions dire que Jésus a « inventé » l'impossible (d’ailleurs, l’amour vrai ne peut-il pas créer des choses impossibles ?) pour rester auprès de nous, pour continuer à être proche des disciples de tout temps. Pas seulement proche, mais aussi au cœur des disciples : il devient pour nous nourriture, chair de notre chair. Ce pain et ce vin sont la nourriture descendue du ciel pour nous, hommes et femmes pèlerins sur les routes de ce monde. Ce pain et ce vin sont remède et soutien pour notre pauvre existence : ils soignent les maladies, nous libèrent des péchés, nous éloignent de l’angoisse et de la tristesse. Et pas seulement. Ils nous rendent plus semblables à Jésus, ils nous aident à vivre comme il vivait, à désirer ce qu’il désirait. Ce pain et ce vin font jaillir en nous des sentiments de bonté, de service, d’affection, de tendresse, d’amour, de pardon. Ce sont exactement les sentiments de Jésus. La scène évangélique du lavement des pieds, qui nous a été annoncée ce soir, montre ce que signifie pour Jésus être pain rompu et vin versé pour nous et pour tous. Au cours du repas, Jésus se lève de table, quitte son vêtement et se ceint d’un linge, puis il met de l’eau dans un bassin, se dirige vers l’un des Douze, s’agenouille devant lui et lui lave les pieds. Et il fait de même avec chaque disciple, y compris avec Judas qui est sur le point de le trahir ; Jésus le sait bien, mais il s’agenouille tout de même devant lui et il lui lave les pieds. Pierre est peut-être le dernier. Dès qu’il voit arriver Jésus près de lui, il réagit aussitôt : « Toi, Seigneur, tu veux me laver les pieds ? » Pauvre Pierre, il n’a encore rien compris ! Il n’a pas compris que Jésus ne s’intéresse pas à cette dignité que le monde veut et cherche fiévreusement. Jésus, le lui explique, encore une fois : « Quel est en effet le plus grand : celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Lc 22,27). Jésus aime ses disciples et chacun de nous d’un amour infini, au sens littéral du terme, véritablement sans fin. La dignité pour lui ne réside pas dans le fait de rester debout, droit, devant les siens ; sa dignité se trouve dans le fait d’aimer les disciples jusqu’à la fin, de s’agenouiller jusqu’à leurs pieds. C’est le dernier enseignement de son vivant : « Comprenez-vous ce que je viens de faire ?, dit-il à la fin du lavement. Vous m’appelez ‘Maître’ et ‘Seigneur’, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds, les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous » (Jn 13,12-15). Le monde nous apprend et exhorte chacun à rester debout. Et si l’espace est insuffisant, il justifie les coups qui chassent dehors celui qui nous entrave ou qui constitue un empêchement. Mais l’Évangile du Jeudi saint exhorte les disciples à se pencher et à se laver les pieds les uns aux autres. C’est un nouveau commandement. Nous ne le trouvons pas chez les hommes. Il est à l’opposé de nos traditions. Ce commandement vient de Dieu; c’est un don important que nous recevons ce soir. Jésus est le premier à l’avoir appliqué. Soyons heureux si nous le comprenons ! Dans la sainte liturgie de ce soir, le lavement des pieds n’est qu’un signe, une indication de la voie à suivre : nous laver les pieds les uns aux autres, à partir des plus faibles, des malades, des personnes âgées, des plus pauvres, des plus démunis. Le Jeudi saint nous apprend comment vivre et par où commencer à vivre : la vraie vie ne consiste pas à rester debout, droits, fermes dans son orgueil ; la vie selon l’Évangile, c’est se pencher vers ses frères et sœurs, en commençant par les plus faibles. C’est une voie qui vient du ciel, la plus humaine que nous puissions souhaiter. Nous avons en effet tous besoin d’amitié, d’affection, de compréhension, d’accueil, d’aide. Nous avons tous besoin de quelqu’un qui se penche vers nous, comme nous-mêmes de nous pencher vers nos frères et sœurs. Le Jeudi saint est vraiment un jour humain : le jour de l’amour de Jésus qui descend bas, jusqu’aux pieds de ses amis. Et tous sont ses amis, y compris celui qui est sur le point de le trahir. Aux yeux de Jésus, personne n’est un ennemi, pour lui tout est amour. Laver les pieds n’est pas un geste, c’est un mode de vie. Une fois le repas terminé, Jésus se dirige vers le jardin des Oliviers. Après cela, non seulement il s’agenouille jusqu’aux pieds des disciples, mais il descend encore plus bas, pour manifester son amour. Dans le jardin des Oliviers, il s’agenouille encore, il va même jusqu’à se coucher à terre et dans l’angoisse sa sueur devient comme des gouttes de sang. Laissons-nous toucher au moins un peu par cet homme qui nous aime d’un amour jamais vu sur terre. Recueillis devant le tombeau, exprimons-lui notre affection et notre amitié. Comme sont amers les mots qu’il adressa à ses disciples: « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller une heure avec moi ? » (Mt 26,40) ! Aujourd’hui, c’est le Seigneur, bien plus que nous-mêmes, qui a besoin de notre présence et de notre affection. Écoutons sa prière: « Mon âme est triste à en mourir. Demeurez ici et veillez avec moi » (Mt 26,38). Penchons-nous sur lui et ne lui faisons pas manquer la consolation de notre présence. Seigneur, en cette heure, nous ne te donnerons pas le baiser de Judas ; mais comme des pauvres pécheurs, nous nous agenouillons à tes pieds et en imitant Marie-Madeleine, nous continuons à les embrasser avec affection.
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