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septembre 2000 |
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UNE COMMUNAUTÉ RELIGIEUSE DANS LA MÉDIATION DES CONFLITS |
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ils ont rédigé la plate-forme de Rome sur la paix en Algérie. Ils ont contribué à l'ouverture de négociations entre la guérilla et le pouvoir au Guatemala. Ils avaient « accouché » la paix au Mozambique et espérent en faire autant au Burundi. Les membres de la communauté Sant'Egidio, née dans les banlieues pauvres de Rome, mettent ainsi en uvre une « diplomatie parallèle » qui étonne par son efficacité. Pour réussir, ils lient engagements religieux, caritatif et international. Du 24 au 26 septembre, à Lisbonne, ils organisent une Prière internationale pour la paix, à laquelle participent des centaines de personnalités de toutes les religions. Relookée en l'honneur du Jubilé, parcourue de fidèles qui ont décliné leur foi tout au long de l'année - par professions, couches sociales, pays, et avec force rassemblements, processions, homélies, bénédictions, révélations (1) -, Rome, la capitale du catholicisme, continue de s'étourdir dans les festivités du millénaire, préférant oublier qu'elle vit aussi un pontificat finissant (2). L'habituelle invasion touristique estivale mais aussi la retentissante Gay Pride - organisée début juillet, malgré le retrait de la municipalité et l'opposition virulente du Vatican - ont contribué à " mondialiser " l'antique cité. C'est sur ce terreau provincial, mais animé d'un souffle universel, qu'est née la communauté Sant'Egidio, à l'initiative de M. Andrea Riccardi, un jeune bourgeois - son père présidait une banque - qui, bien qu'élevé dans un climat familial tolérant, étranger à la Démocratie chrétienne, s'était passionné pour l'Evangile et les théologiens du concile Vatican II (3) plutôt que pour Le Capital. Il considérait les odes soixante-huitardes enflammées comme " abstraites " ou " dépassées ", mais ne se satisfaisait pas non plus d'une Eglise jugée " lointaine ". Au lieu de " s'établir " en usine, comme le préconisaient les " maos ", M. Andrea Riccardi partait en Vespa à la découverte des borgate, les baraques de la banlieue pauvre : " C'était trauma tisant, se souvient-il. S'immerger dans ces bidonvilles, avec leur vie violente, c'était comprendre que le tiers-monde était dans Rome. La tromperie de la ville bourgeoise consiste à ne pas montrer les pauvres. On avait développé une lecture de la banlieue comme un grand désert où le peuple de Dieu était destiné à entendre l'appel, à marcher vers la terre promise. On commençait à bâtir des communautés dans la banlieue : libres, autonomes, évangéliques, avec des femmes (sur lesquelles la marginalité pesait encore plus), des travailleurs, des jeunes au chômage... " Trente ans plus tard, la communauté rassemble une trentaine de milliers de membres. Elle a essaimé dans vingt-cinq points de Rome, mais aussi dans une trentaine de pays, où trois cents groupes de base se réclament de l'esprit de Sant'Egidio. L'amitié avec les pauvres, restée un des fondements de la communauté, a conduit Sant'Egidio - du nom de l'ancien monastère romain qui lui sert de quartier général - à " mieux comprendre que la guerre est la mère de toutes les pauvretés ". Et, pour éviter que ses projets d'aide humanitaire soient ruinés par les combats, à jouer un rôle de " facilitateur " ou médiateur dans les conflits fratricides au Mozambique, au Guatemala, en Algérie, dans les Balkans... Ces diplomates éclairés de Sant'Egidio, ces croisés de l'an 2000, pour qui tous les conflits mènent à Rome ; ces diplomates sans frontières, inventeurs de paix ou ambassadeurs sans titres, ont séduit de nombreux médias (4), et acquis une réputation de magiciens auprès de chefs d'Etat, seigneurs de guerre et responsables politiques du monde entier. " On trouve dans le monde des gens qui prient. D'autres qui font la charité. D'autres encore qui sont engagés sur le terrain diplomatique. Mais les trois activités intrinsèquement liées, c'est unique, et cela les aide à garder les pieds sur terre lorsqu'ils s'occupent d'international ", juge M.Jean-Dominique Durand, conseiller culturel à l'ambassade de France auprès du Saint-Siège (5). Leur quartier général : un ancien carmel sur la place Sant'Egidio, dans l'ex-quartier populaire - devenu plutôt bourgeois et " branché " - du Trastevere. Ils font visiter avec gourmandise les salles, chapitres, réfectoires et caves. Ou l'ancienne église des carmélites, transformée en salle de banquet pour les pauvres à Noël. Et surtout la sympathique petite cour ombrée par des bananiers, qui a servi à tant de conciliabules, et qu'ont fréquentée récemment le Congolais Laurent-Désiré Kabila, le Rwandais Paul Kagame, l'Ougandais Museweni, le Brazzavillois Denis Sassou Nguesso, la secrétaire d'Etat américaine Madeleine Albright et son homologue français Hubert Vedrine, le Kosovar modéré Ibrahim Rugova, l'ex-président soviétique Mikhaïl Gorbatchev, et bien d'autres. Autre lieu qui fait leur fierté, et reste leur raison d'être, insistent-ils : la mensa, via Dandolo - une " soupe populaire " qui sert chaque jour 1 800 repas gratuits. Les exclus de la capitale romaine, SDF (6) ou immigrés souvent sans papiers, peuvent également y suivre des cours, emprunter des livres, bénéficier d'une aide administrative et de boîtes postales. Non loin de Sant'Egidio, les membres de la communauté se retrouvent chaque soir à la paroisse Santa Maria du Trastevere, pour une prière collective, publique, souvent chantée à la façon des chrétiens d'Orient, avec une assistance toujours nombreuse. " Nous étions les extrémistes de l'Eglise - des extraecclésiaux, comme il y a les extraparlementaires, raconte M. Riccardi à propos des débuts de la communauté. Nous pensions que, si nous étions vraiment des chrétiens, le monde serait changé, et que l'Eglise serait réformée. " Ils en sont toujours là... Mais c'est à leur entregent diplomatique que les bénévoles de Sant'Egidio - chacun exerce par ailleurs un métier - doivent leur aura : un carnet d'adresses et un savoir-faire enrichis au fil d'une trentaine d'années de militantisme social ; un génie du dialogue et de la médiation qui leur a fait accomplir un " miracle " au Mozambique, et remporter bien des demi-succès ailleurs dans le monde (voir encadré page 17). Désormais très courtisés, ces experts ès diplomatie se défendent d'appliquer des recettes toutes faites. Plutôt un savoir-faire, ou une sorte de " grammaire " (7). D'abord, savoir utiliser comme une force la faiblesse de la communauté elle-même : " Elle ne peut ni mobiliser une armée ni signer des chèques mirobolants, explique M. Mario Giro, permanent à la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), un des piliers tout-terrain de l'équipe. Elle n'a pas d'autre intérêt que celui de la paix, pas d'autres armes que sa sincérité, sa culture de l'amitié, ou la confiance qu'elle peut inspirer grâce à la connaissance acquise auprès des belligérants. " Ensuite, tenter d'obtenir des acteurs, dans un premier temps, qu'ils admettent au moins qu'ils sont fils du même pays. Une reconnaissance mutuelle indispensable : il faut être au moins deux pour commencer à se parler. En outre, l'isolement ou la solitude d'un groupe, d'un parti, d'un homme peut les rendre fous et déclencher ou prolonger la guerre, comme au Mozambique, où la Résistance nationale du Mozambique (Renamo), d'Alfonso Dlakhama, s'enfermait dans ses fiefs ethniques, recourait de plus en plus aux expédients, et reculait régulièrement les bornes de l'horreur, à la manière des récents rebelles libériens ou sierra-léonais (8). Il avait fallu quelque courage pour oser associer à un règlement politique celui qui, aux yeux de la communauté internationale, faisait figure de pestiféré... Démarche difficile de reconnaissance mutuelle aussi dans le cas algérien - pour la rédaction de ce qui allait devenir la " plate-forme de Rome " (9) -, où les divergences identitaires étaient profondes entre " éradicateurs ", accusés d'être " du parti de la France ", et islamistes, traités de " fils de l'Iran ou de l'Afghanistan " ; entre traditionalistes et modernes, francophones et arabophones, etc. Tentative tout aussi périlleuse au Burundi ou au Rwanda, où les Hutus - pour cause de survie des minorités tutsies - ne sont plus considérés comme des citoyens à part entière. Et dans les Balkans, où l'histoire pèse si lourd : la bataille du Champ des Merles, invoquée par les Serbes pour justifier leur attachement à la province " sacrée " du Kosovo, ne remonte-t-elle pas à 1386... ? Dans les restaurants du Trastevere Autre règle d'or : la patience, la durée : " Une organisation non gouvernementale a tout son temps, explique M. Giro. Elle sait qu'elle ne peut régler en trois jours un conflit qui a mis des décennies à se nouer. Alors que les diplomates officiels, agissant sous la pression des médias, des élections, de l'opinion publique, doivent obtenir des résultats, et ne s'engagent que s'ils pensent en avoir. " Il aura fallu onze sessions de rencontres, étalées sur vingt-sept mois, pour verrouiller la paix au Mozambique, chef-d'oeuvre de Sant'Egidio : " La presse titrait : "Mozambique : les négociations piétinent". Mais tout se passait dans les restaurants du Trastevere. Et on ne laissait rien traîner derrière - aucun détail, aucun acteur -, ce qui est capital lorsqu'il s'agit d'obtenir un désarmement général avant une élection. Alors qu'en Angola, trois mois après les accords de Bicesse, la guerre avait repris... " Enfin, le souci de ne pas agir en solitaire. Pas question d'écarter la diplomatie officielle : " Il faut l'impliquer, au contraire, pour l'empêcher de se désintéresser du dossier : c'est d'ailleurs le seul moyen de l'influencer ", commente M. Giro. Dans le cas du Mozambique, la communauté s'était assurée du soutien moral du Vatican et de l'appui financier et diplomatique du gouvernement italien. Pour le Kosovo avant la guerre avec l'OTAN, contre laquelle la communauté s'était élevée, les navettes avaient été multipliées avec le Groupe de contact, et la secrétaire du département d'Etat américain, Mme Albright, reçue dans l'ancien carmel. Une synergie d'autant plus nécessaire que des négociations de paix ne se réduisent pas à l'élaboration et à la signature d'un document, quand elle y aboutit. La suite, extrêmement complexe, met en jeu aussi bien le développement que la démocratie, la réconciliation que le travail de mémoire, et s'appuie sur un échafaudage de garanties, crédits, etc., auxquels les Etats et la communauté internationale doivent être associés, et pas seulement les " peacemakers ". Don Matteo Zuppi, curé de Santa Maria del Trastevere, responsable des questions africaines, a présidé, ces derniers mois, la commission " pour le changement de l'armée et la cessation des hostilités " à Arusha, le cadre de la négociation sur le retour de la paix au Burundi, coordonnée par les ex-présidents Julius Nyerere puis Nelson Mandela. Il se méfie du " mythe qui voudrait qu'une ONG puisse, à elle seule, ramener un certain ordre ". C'est ce " travail en réseau " qui fait également l'originalité de Sant'Egidio : utiliser tous les canaux, actionner tous les leviers, puiser dans les ressources de la société civile, même si, affirme M. Giro, chargé également des questions africaines, " on y trouve de tout ". Ainsi, pour décrocher la paix au Mozambique, la communauté avait multiplié les rencontres entre le secrétaire général du PCI, Enrico Berlinguer, et l'archevêque de Beira, Mgr Jaime Gonçalves, venu expliquer comment chez lui tous les séminaires catholiques avaient été fermés et les cloches des églises empêchées de sonner du fait des dirigeants du Front de libération du Mozambique (Frelimo), les amis " naturels " du leader communiste italien. Un dialogue qui ramenait à la vieille dialectique italienne de Peppone et de Don Camillo... " Après le succès du Mozambique, beaucoup de guérillas, de mouvements d'opposition des pays africains nous ont cherchés ", reconnaît M. Marco Impagliazatto, chargé des pays arabes. Pour lui, Sant'Egidio comble un vide : " L'Italie n'a plus de grande politique étrangère. Il fut un temps où son Parti communiste était le principal d'Europe, sa Démocratie chrétienne la première du monde, où son gouvernement regardait vers les anciennes colonies de Méditerranée et de la Corne de l'Afrique, et où le Vatican, emmené par un pape voyageur, multipliait les initiatives spectaculaires... " " Nous ne sommes pas allés en Afrique : c'est celle-ci qui est venue nous chercher à Rome, affirme M. Impagliazatto. Pendant dix-huit ans, Sant'Egidio a surtout travaillé avec les pauvres de Rome, notamment les étrangers, qui réclamaient assistance, mais se demandaient aussi ce que devenaient leurs parents et amis, dans leur pays. Aujourd'hui, dans vingt-quatre pays africains, il y a des communautés qui partagent notre spiritualité, mais jouissent de leur complète liberté d'action. On parle de Sant'Egidio comme d'une machine diplomatique, mais j'y vois plutôt une réalité de base, des hommes et femmes qui travaillent sur le terrain. " Cet enracinement sur le continent donne " une perception intime des sociétés en guerre ", renchérit M. Giro. " Quand un chef africain vient à Rome, ajoute M. Impagliazatto, qui dirige aussi le programme Jubilé à la RAI, la radio-télévision publique, ce n'est pas nous que nous mettons en avant, désormais, mais ces communautés africaines sur le terrain, par exemple les deux mille jeunes qui se reconnaissent dans celle du Mozambique, d'autres en Afrique occidentale : ils ont des idées, des propositions pour leur pays. " Au Mozambique, la communauté s'est impliquée dans la reconstruction du pays, avec l'ouverture d'ici à la fin de cette année d'un hôpital pour les malades de la tuberculose et du sida. Sant'Egidio a cependant eu maille à partir avec l'Organisation de l'unité africaine (OUA) depuis le demi-échec de sa tentative algérienne (voir en encadré : " Travaux pratiques congolais "). On s'y méfie du " bloc de la renaissance ", de " l'Afrique aux Africains " et autres slogans du nouveau politiquement correct continental : " Une bonne partie de ces pays de la "nouvelle Afrique" se sont engagés dans les guerres, notamment au Congo ", affirme M. Zuppi. Quand les dirigeants de ces pays viennent du militantisme de gauche, ils ont perdu le plus souvent tout ancrage idéologique : ils ont fait table rase, mais n'ont rien pu mettre à la place. Tout comme ces nouveaux dirigeants de l'ex-URSS, à qui on avait dit que Dieu n'existe pas mais qui ont perdu aussi leur morale soviétique : ils n'ont pas grandi dans une culture, bonne ou mauvaise, et n'ont pu combler ce vide qu'en faisant assaut d'orthodoxie et de nationalisme aveugle, comme en ex-Yougoslavie. " Un Mandela a une éthique, estime M. Giro, mais Chissano, Kagamé, Afeworki (10), qui sont prêts à jouer le sort de leurs peuples sur une impulsion ? Ce vieux malin d'Houphouët avait tout de même quelques principes : sa génération était plus formée, il n'agonisait pas la religion... " Pour M. Zuppi aussi, " ils préfèrent acheter des armes, acceptent avec un certain cynisme la misère, s'enrichissent comme des fous ". Sant'Egidio regrette l'absence d'une formation politique, d'une vraie classe dirigeante africaine. Et on trouve des vertus inattendues à l'expérience franco-africaine : " Une grande aventure, certes ambiguë, estime M. Riccardi, mais une idée impériale, un dessein, une éducation, des cultures mêlées. A Abidjan, on voyait les Burkinabés mêlés aux Ivoiriens : c'était plus humain que le mouvement de globalisation actuel, où l'absence de culture politique débouche sur un dangereux ethnicisme. " L'espoir, sur le continent noir, viendrait-il des Eglises chrétiennes ? Mais elles sont très cléricales, institutionnelles, fonctionnant surtout comme un instrument de promotion. " L'acculturation, l'africanisation des liturgies : à quoi bon, si c'est pour faire l'impasse sur le social ? ", interroge M. Giro, pour qui cette grande force est peu canalisée et souffre d'un manque de vision. Pendant qu'en avril-mai 1994, à Rome, le pape réunissait pour la première fois un synode où les Africains débattaient, sans ligne dictée par la Curie romaine, de la question des ethnies et des droits de l'homme, se déroulait au Rwanda un génocide : " Entre chrétiens. Quel terrible symbole ! " Beaucoup, à Sant'Egidio, se méfient aussi de certaines ONG, bâties selon les canons de la Banque mondiale, équipées pour capter les crédits internationaux. Et qui servent de plus en plus de caution au désengagement des pays riches, tentés par " l'approche de l'ambulance " : on fait beaucoup de bruit, on sauve des vies, on repart. Les grandes nations se sont précipitées sur cette " invention " : elle génère un meilleur retour d'image que la coopération pour le dévelop pement à l'ancienne, " certes dévaluée, paternaliste, source de gâchis et de corruption, mais dans laquelle il y avait une idée de partenariat sur une longue période ", affirme M. Giro, pour qui les expériences en Albanie, au Kosovo, en Afghanistan, en Irak, au Soudan invitent à la prudence : " Oui, les talibans sont des fous ; mais à diaboliser, que gagne-t-on ? Des embargos partout, des lignes Maginot, cela ne résout pas les problèmes des gens, et cela risque de préparer de nouvelles guerres ! " S'il y a un charisme de Sant'Egidio, affirme-t-il, ce serait celui de la relati visation : " Aujourd'hui, personne n'a la recette : ni la vieille realpolitik, ni l'application automatique du principe juste d'ingérence, qui devient un alibi du désengagement. Pas de paix sans justice, disent-ils ; mais pas de justice sans paix, non plus. L'important, c'est d'accepter la contradiction, qui est la règle aujourd'hui, d'entrer dans les problèmes, de se donner le temps de convaincre. Sinon, c'est le clash of civilisation de Samuel Huntington, notamment la guerre culturelle avec l'islam. " Un sous-marin du Vatican ? A Sant'Egidio, on se défend d'ailleurs d'être des professionnels de la paix ou de la diplomatie parallèle, et on se méfie de la spécialisation. Les quatre cinquièmes de l'activité de la communauté à Rome sont consacrés aux pauvres, au social : le restaurant populaire, les foyers de personnes âgées, l'aide aux malades du sida, le soutien aux handicapés et aux malades mentaux. Il n'y a pas de mur entre l'intérieur et l'extérieur, et les amis comptent autant que les membres pour certaines décisions. Tout repose sur un esprit d'assemblée et la recherche du consensus, sur l'harmonie du conseil de présidence (dont les membres sont cooptés au sein des coordinations), le tout fonctionnant " comme un réseau, selon un ordre désordonné ", assure le fondateur de la Communauté. Et avec une douzaine seulement de permanents administratifs, et le support d'un budget annuel limité : une vingtaine de millions de francs, chaque nouveau projet obligeant à la recherche d'un nouveau financement. Certains reprochent à la communauté d'être " un Opus Dei de gauche ", un sous-marin du Vatican. Elle n'a pourtant été reconnue par le Saint-Siège qu'en 1986, après dix-huit ans d'existence, et se dit très jalouse de son autonomie. Les rapports avec le Vatican sont informels - " très italiens ", explique Jean-Dominique Durand. Mais un lien direct, et fort, existe avec le pape, " en tant qu'évêque de Rome " : la communauté lui avait fait découvrir les pauvres de la capitale, aux débuts de son pontificat. Jean Paul II " a toujours été très affectueux avec nous ", explique M. Andrea Riccardi, qui était assis près du pape, lors du " banquet des pauvres " organisé le 15 juin 2000, au Vatican. A sa demande, il vient aussi d'écrire un ouvrage sur le " siècle des martyrs " - des catholiques clandestins de l'ex-Union soviétique ou d'Asie aux victimes de la répression en Amérique latine ou... de la Mafia italienne (11). Le pape a chargé également la communauté d'organiser, chaque année, la " prière pour la paix ", un rendez-vous international pour l'oecuménisme et le dialogue inter-religieux, devenu une des marques de fabrique de Sant'Egidio : la quatorzième Rencontre d'Assise se déroulera à Lisbonne, du 24 au 26 septembre. De plus, Don Vincenzo Paglia, un des plus anciens prêtres de la communauté, a été nommé évêque en mars dernier : il s'était battu pour la béatification de Mgr Oscar Romero, l'archevêque salvadorien assassiné par les militaires en 1980. Il avait été le premier représentant de Rome à pénétrer en Albanie, en 1991, lors de l'effondrement du régime communiste, pour y préparer discrètement le rétablissement d'une hiérarchie catholique. L'an dernier, en pleine guerre du Kosovo, Don Paglia s'était rendu en Yougoslavie : quelques semaines plus tard, M. Ibrahim Rugova, jusque-là assigné à résidence par les Serbes, arrivait à Rome et était reçu par le pape. " On peut les traiter de rêveurs, assure le cardinal Roger Etchegaray, un des principaux soutiens de Sant'Egidio à la Curie, qui a présidé pendant quatorze ans la Commission pontificale Justice et paix. Mais j'ai toujours admiré leur obstination et soutenu leur volonté de résoudre l'insoluble. " Un des monsignori de la secrétairerie d'Etat - le ministère des affaires étrangères de l'Eglise catholique, qui entretient des relations diplomatiques avec cent soixante-douze Etats - estime que, sans en dépendre, Sant'Egidio agit le plus souvent " en consensus " avec le Saint-Siège, parfois en concurrence. Mais on avait peu goûté, dans les étages de la Curie, les contacts établis avec M. Hassan El Tourabi, à l'époque idéologue du régime islamiste soudanais, écarté du pouvoir depuis quelques mois. Certains critiquent le parcours politique sinueux de la communauté (12). Certes, " elle n'est pas, en tant que telle, un lieu de pouvoir ", reconnaît-on au Vatican, où l'on signale en revanche ses liens étroits avec de nombreux membres du gouvernement italien. Mais, grâce notamment à des réseaux ecclésiastiques renforcés chaque année lors des Rencontres d'Assise, elle est un efficace groupe de pression auprès du Vatican, et pourrait aider, lors du conclave qui désignera le successeur du pape Jean Paul II, à faire élire un cardinal qui aurait ses faveurs. Pour l'heure, l'équipe de " l'ONU du Trastevere " ne s'en soucie guère : son nouveau cheval de bataille est l'adoption d'un moratoire mondial sur les exécutions capitales à partir de cette année, auquel vient de se rallier le président indonésien, chef de la principale communauté islamique du monde...
(1) Comme celle, très controversée, des fameux « secrets de Fatima ».
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La Communauté de Sant'Egidio est intervenue dans les conflits suivants : Liban (1982) : levée du siège du village de Deir El Khamar, par les druzes, et accord sur la protection des chrétiens dans le Chouf. Albanie (1987) : accord pour des élections sous contrôle international. Irak : sauvetage réussi de 800 réfugiés chaldéens chrétiens irakiens et kurdes. Mozambique (1992) : conclusion d'un accord de paix, après vingt-sept mois de négociations. Algérie (1995) : rédaction de la « plate-forme de Rome », avec l'ensemble des formations politiques, y compris le Front islamique du salut (sauf le gouvernement). Guatemala (1996) : contribution au rétablissement de relations entre la guérilla et le président de la République. Kosovo (1996-1998) : négociation avec le pouvoir serbe, pour la réouverture des écoles et facultés. Congo (1999) : Sant'Egidio pressentie pour l'organisation du « dialogue national ». Burundi (1997-2000) : participation aux négociations de paix d'Arusha. Ces actions - et d'autres - ont valu à Sant'Egidio le prix Unesco pour la recherche de la paix Félix Houphouët-Boigny 1999.
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Fort de son succès mozambicain - une guérilla de « bandits » coupant oreilles et nez devenue un parti politique, et acceptant sa défaite électorale -, Sant'Egidio s'est attiré la sympathie partout en Afrique. En 1999, M. Laurent-Désiré Kabila, le numéro un du régime de Kinshasa, lui demande de s'investir dans le processus de recherche de la paix : au pire moment, celui d'une « chasse aux Tutsis » dans la capitale. Tous les groupes congolais sont passés par Sant'Egidio, mais la médiation de la communauté a échoué. Contrairement au cas du Mozambique, où on avait pu agir sur les causes internes du conflit, il y a de multiples ingérences des voisins dans la guerre civile congolaise. Le président congolais, à la recherche d'un « débat national », voulait convoquer tout le monde à Rome, venir avec deux cent cinquante personnes, définir lui-même les règles du jeu. « Nous avons dit non : pas question d'un simple théâtre pour vous, qui permettrait d'acheter n'importe qui... » Il y eut ensuite le rendez-vous avorté de Nairobi, puis les accords de Lusaka : les combats n'ont pas cessé pour autant. Cette année, soldats ougandais et rwandais - supposés alliés - se sont même battus à Kisangani... L'OUA s'en est mêlée, sur le thème de « L'Afrique aux Africains ». Il fallait un « facilitateur » originaire du continent, qu'on a perdu des mois à chercher : M. Quet Masire, l'ancien président du Botswana, a fini par accepter en décembre 1999, et demandé à nouveau à Sant'Egidio de s'investir. Mais on doute, à Rome, de ses chances de réussite : il n'a ni l'argent, ni la langue, ni même la connaissance du sujet !
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