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La communauté chrétienne de Sant’Egidio s’est fait connaître du grand public au cours de la décennie passée par ses initiatives diplomatiques, notamment au Mozambique et en Algérie. Profitant de votre présence cette semaine à Bruxelles lors d’une rencontre interreligieuse, nous avons saisi l’occasion d’en savoir plus sur une institution plutôt « hors norme ». Quelle est l’origine de votre communauté ? La communauté de Sant’Egidio est née à Rome en 1968 dans la mouvance du concile Vatican II, sous l’impulsion de laïcs qui avaient décidé de vivre l’Evangile dans leur ville, dans une réalité marquée par la pauvreté. Depuis, la communauté a essaimé : Sant’Egidio est présente dans près de soixante pays, notamment en Belgique. Mais la plus grande partie du travail de chaque communauté locale reste le travail avec les pauvres, les démunis, les « blessés de la vie » dans sa région. En Afrique, où nous sommes présents dans 20 pays, Sant’Egidio est une réalité africaine : les communautés n’ont pas été fondées par des Italiens, des Belges,… des « missionnaires » en quelque sorte. Pas du tout ! Les communautés locales naissent au départ d’initiatives locales.
Une organisation catholique comme l’Opus Dei a une politique de recrutement très ciblée. Comment recrute Sant’Egidio ? Ce n’est pas tout à fait comme cela que ça marche chez nous. Il y a des gens qui viennent vers les communautés de Sant’Egidio pour participer à la prière ou pour travailler pour les pauvres. Ce sont des gens de tous les milieux, dont une composante très importante issue des milieux populaires, comme c’est le cas de Rome depuis le début.
La communauté de Sant’Egidio est plus connue pour son action en faveur de la paix. Comment et pourquoi cette seconde facette de vos activités ? Quand on travaille pour les pauvres comme nous le faisons – et le faisons toujours – au Mozambique, on voit très bien que la mère de toutes les pauvretés, c’est la guerre. C’est ainsi que la communauté s’est impliquée dans la réconciliation et la paix dans ce pays. Face à l’échec de la diplomatie des Etats, nous avons réuni les deux parties, le gouvernement et la guérilla, à Rome. Les négociations ont duré deux ans et demi. La paix a été signée en 1992.
Sant’Egidio serait-elle d’une certaine façon la diplomatie parallèle du Vatican ? Prendrait-elle des initiatives que le Vatican ne pourrait prendre ? Ce n’est pas le cas. La diplomatie du Vatican a ses méthodes, ses objectifs ; c’est tout autre chose. Nous sommes des gens de terrain ; nous n’avons d’autres armes que notre bonne volonté, notre capacité de médiation, de mettre ensemble des gens différents. C’est notre force, mais aussi notre faiblesse.
En Algérie, la paix n’a pas été au rendez-vous... Le pouvoir militaire dit « non », mais la plate-forme de Sant’Egidio reste une référence (1).
Le fait que vous soyez une organisation chrétienne n’a-t-il pas crispé certains milieux ? Quand on travaille pour la paix, on ne travaille pas en tant que catholique ou pour les catholiques. Au Mozambique, les catholiques sont minoritaires ; il y a une forte composante musulmane, des animistes, des protestants. Notre intervention en Algérie a suscité beaucoup de sympathie pour la communauté dans le monde musulman : les gens ont très bien compris que nous n’avions d’autre but que promouvoir la paix.
Vous dialoguez depuis longtemps avec l’islam (comme avec le monde laïc et le monde juif). Avez-vous accentué ce dialogue depuis le 11 septembre ? Oui. Nous sommes convaincus que cette guerre n’est pas une guerre de religions, ni une guerre de civilisations. Nous avons organisé en septembre une rencontre de dialogue, à laquelle ont participé les plus grandes autorités du monde musulman.
L’Occident a souvent peur de l’islam... Il y a, dans notre monde, beaucoup de peurs. Surtout la peur du futur. L’islam est un des fantômes sur le panorama du futur. Le monde est complexe, il est difficile de saisir les nuances ; alors on simplifie : « L’islam, c’est l’ennemi ». Mais tout est bien plus compliqué que cela. Nous n’ignorons pas qu’il y a des problèmes avec l’islam : nous le savons, puisque nous sommes en contact avec des chrétiens au Soudan et au Liban. Il y a des milieux fondamentalistes. Mais un milliard de musulmans n’ont pas la même attitude fondamentaliste. En ce moment, Ben Laden jouit d’une certaine popularité, comme s’il était le « Che Guevara » de l’islam. Mais il y a aussi, surtout dans les milieux intellectuels, une réflexion nouvelle sur l’islam, la recherche de nouveaux modèles. Pour cela, Ben Laden ne peut pas représenter l’islam. Une autre chose est importante à dire : pour mûrir, le monde musulman a besoin de liberté : on devient plus facilement fondamentaliste en l’absence de liberté. Mais d’un autre côté, le fondamentalisme mange la liberté. C’est une situation très difficile. Quand les plumes se brisent, c’est le temps des couteaux, dit très justement Mohamed Talbi, le grand intellectuel tunisien.
Mais que pouvons-nous faire ? Pas grand-chose finalement... Cela, c’est l’attitude européenne : « on ne peut pas faire grand-chose. » C’est faux. L’Europe peut faire beaucoup, à condition qu’elle redécouvre l’idée d’une responsabilité universelle. Après la guerre, l’Europe était universaliste et « impérialiste ». Aujourd’hui, elle est plus riche, mais plus provinciale. Nous n’avons pas l’ouverture internationale qui correspondrait à notre niveau de richesses. Voilà le risque pour nos pays : être riches mais impuissants. C’est pourquoi je pense que cette crise nous interroge sur le futur de l’Europe. Alors que faire ? Avancer sur le chemin de l’Europe, mais aussi développer une vision et une politique internationales. Mais pour cela, nous devons oublier nos particularismes et avoir le courage d’être Européens aussi en politique. Nous devons également retrouver la croyance que l’on peut imprimer sa marque sur l’histoire.
Vous dénoncez régulièrement un « nouveau Yalta ». Que voulez-vous dire ? Le grand risque, c’est de voir le monde divisé en deux : d’un côte l’Occident, de l’autre le monde pauvre. Et de voir lever la haine de la part des pauvres, des démunis de la terre. Contre cela, il ne faut pas seulement des discours, il ne faut pas seulement encourager le dialogue avec l’islam. Il faut une politique de développement pour faire grandir le sud. L’Europe, pour sa part, doit s’ouvrir à l’est et au sud : la Méditerranée ne peut pas devenir une nouvelle frontière. Et notre action doit s’étendre à l’Afrique subsaharienne, cette grande Afrique de la misère et du sida, qui est notre grande périphérie.
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(1) « Plate-forme pour une solution politique et pacifique de la crise algérienne », adoptée par les partis d’oppostion à Rome en janvier 1995.
A lire : Andrea Riccardi, « Sant’Egidio, Rome et le monde », entretiens avec J.-D. Durand et R. Ladous, Beauchesne Editeur, Paris, 1996. Site Web : www.santegidio.org
Dominique Berns
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