VIOLENCE REPANDUE DANS LES VILLES,
UN DESTIN A EVITER :
LES EMEUTES FRANCAISES DE L'AUTOMNE 2005
INTRODUCTION
Les images des émeutes urbaines survenues en France à la fin du mois d’octobre 2005 ont été diffusées sur les télévisions et dans les journaux du monde entier. Par delà la diversité des réactions, la presse internationale a fréquemment insisté sur leur caractère insurrectionnel, tout en soulignant avec sévérité la faillite de la politique française d’intégration de ses minorités issues de l’immigration, enfermées dans des ghettos suburbains, victimes de nombreuses discriminations, et ainsi en proie à des formes agressives de communautarisme.
Les inquiétudes suscitées par ces émeutes ne sont pas fondement, dans un contexte européen où, de manière accélérée depuis le Sommet de Séville de juin 2002, les pays membres de l’Union européenne (UE) ont opté, à l’instar de la France, pour un durcissement de leurs politiques migratoires, diabolisant les migrants « irréguliers », ce qui renforce inévitablement les discriminations subies par l’ensemble des populations étrangères ou traitées comme étrangères.
Sans qu’il soit possible de prévoir quand et sous quelle forme cela se manifestera, à l'instar de ce qui s'est passée pour les émeutes dans les banlieues françaises durant l'automne 2005, on peut cependant affirmer que dans toutes les situations où l’on aura laissé s’instaurer structurellement le mépris des droits, le racisme et la xénophobie à l’égard de certaines catégories de personnes, alors les rancoeurs ainsi accumulées seront potentiellement créatrices de révolte et de désordres publics.
Pour essayer d'éviter le renouvellement de tels événements, et un énième déchaînement de violences, il est tout à fait intéressant de se rappeler le déroulement des violences urbaines d'octobre 2006 en France (I), d'essayer de les analyser pour mieux en comprendre les ressorts (II) avant d'avancer un certain nombre de propositions destinées à éviter cela à l'avenir (III).
I. CONTEXTE HISTORIQUE : RAPPEL DES FAITS
Les émeutes de l'automne 2005 dans les banlieues françaises sont des violences urbaines qui ont commencé en région parisienne le 27 octobre 2005 , puis se sont répandues dans un grand nombre de banlieues pauvres à travers la France. La nuit du 7 novembre présentera le bilan le plus lourd, avec 1 410 voitures brûlées et 400 arrestations environ.
L'état d'urgence est déclaré le 8 novembre 2005, puis prolongé pour une durée de 3 mois par une loi du 18 novembre 2005, alors que, dès le 17 novembre 2005, la situation est redevenue « normale » selon la police (moins de 100 voitures brûlées la nuit précédente).
Ces émeutes ont essentiellement pris la forme d'incendies criminels et de jets de pierres contre les forces de l'ordre, ainsi que de batailles opposant plusieurs centaines de personnes dans des quartiers de banlieues dits "sensibles" contre les forces de police française, avec parfois des tirs à balles réelles contre les policiers.
Pratiquement, du côté gouvernemental, ce seront surtout les discours et les actes de fermeté qui domineront. Tandis que Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l'Intérieur, s’emploie à mettre de l’huile sur le feu en répétant à plusieurs reprises les mots « racaille » et « nettoyage au kärcher », la machine judiciaire et répressive se met en marche:
- une justice expéditive et d’une sévérité disproportionnée est à l'oeuvre :
* les émeutiers présumés qui sont capturés sont traduits devant la justice en comparution immédiate, ce qui limite les droits de la défense ;
* une circulaire invite les parquets à « se mobiliser » et à utiliser toutes les qualifications possibles pour poursuivre les infractions : délit d’outrage, provocation à la rébellion, association de malfaiteurs, crimes en bande organisée ;
* un nombre important de mineurs sont emprisonnés (environ 100) ;
* les peines d’emprisonnement prononcées sont à la fois nombreuses, souvent excessives et prononcées sans le bénéfice du sursis, et en outre (signe d’une justice « pour l’exemple », qui plus est arbitraire et bâclée) très variables d’un tribunal à l’autre et d’une région de France à l’autre, en fonction du contexte local.
- l’état d’urgence est instauré :
* prorogé jusqu’au 21 février 2006, l’état d’urgence est une mesure exceptionnelle, privative de libertés et ouvrant une voie légale à l’arbitraire administratif ;
* il permet notamment l’instauration du couvre-feu, l’interdiction des rassemblements, l’assignation à résidence des personnes tenues pour dangereuses, les perquisitions nocturnes à domicile, la limitation du droit de la presse (le tout hors du contrôle de la justice). Mais il n’a servi qu’à décréter le couvre-feu dans certaines communes et à interdire une manifestation de protestation contre... l’état d’urgence ;
* une loi d’avril 1955 institue un état d’urgence, notamment « en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public ». Elle a été utilisée à plusieurs reprises pour la répression des mouvements d’indépendance, algérien (1955, 1958, 1961) puis néo-calédonien (1984). C’est sous le régime de l’état d’urgence que plusieurs centaines de manifestants Algériens furent massacrés à Paris par la police lors de la nuit du 17 octobre 1961 : ce meurtre collectif sera très longtemps nié par les pouvoirs publics ;
* la problématique de l’état d’urgence est donc fortement chargée symboliquement : aux yeux des minorités et des démocrates, elle est à la fois synonyme de répression coloniale, de mensonge et d’impunité ; aux enfants d’immigrés venus des anciennes colonies, elle rappelle leurs origines et la soumission violente qui fut imposée à leurs parents. Comme par ailleurs son instauration n’a eu aucune utilité véritable en 2005, on peut penser que cette loi d’exception a été utilisée sciemment pour empoisonner une situation idéologique devenue délétère depuis quelques années, et prenant la forme d’un affrontement social de plus en plus ethnicisé.
- le durcissement de la politique anti-migrations:
* dans le cadre de la stratégie de l’amalgame minorités/étrangers, et profitant de la situation, le gouvernement a annoncé son plan de durcissement du contrôle de l’immigration en France, qui vise à rendre plus difficiles le regroupement familial, les mariages hors du territoire français et l’obtention du statut d’étudiant étranger ;
* le délai imposé aux conjoints avant de pouvoir demander la nationalité française doit être porté à 4 ans ;
* par contre, le délai de recours pour les demandeurs d’asile déboutés sera réduit à 15 jours, transformant ainsi la procédure de détermination du statut du réfugié en véritable loterie perdante.
Parallèlement, le gouvernement annonce un ensemble de décisions supposées résoudre les problèmes sociaux des banlieues, en particulier sur deux fronts :
- occuper les jeunes désoeuvrés;
- lutter contre les discriminations.
Comme la plupart de celles qui ont été annoncées depuis une vingtaine d’années, ces mesures ont:
- soit une simple fonction incantatoire (et, notamment en ce qui concerne l’accès des jeunes à de véritables emplois, elles ne seront suivies d’aucune mise en oeuvre efficace) ;
- soit pour conséquence d’offrir des ressources supplémentaires à la précarisation et la flexibilisation du travail dans le cadre de la politique ultra-libérale actuelle.
Certaines d’entre elles vont même renforcer la discrimination et la ségrégation que l’on prétend combattre. Elles suivent ou accompagnent des déclarations parfois violentes ou haineuses à l’encontre des immigrés et de leurs enfants, principalement ceux issus du continent africain. Celles-ci incriminent leur mentalité arriérée, leur refus d’apprendre ou de se servir de la langue française, leur polygamie, leurs moeurs, leur parasitisme et en conclusion leur incapacité à s’intégrer à la République française...
II. ANALYSE DU PHENOMENE
Au fur et à mesure que le phénomène s'intensifiait et se propageait, les médias ont également présenté ces violences comme l'expression d'un ras le bol des discriminations au logement, à l'embauche au quotidien...
Pour certains, elles ont aussi été le témoignage d'un mécontentement général de la politique intérieure.
Cependant, les cibles des incendiaires étant parfois des écoles, des médiathèques ou des gymnases, une partie de la population a eu du mal à comprendre pourquoi les émeutiers s'en prenaient aux structures supposées les aider à mieux s'insérer dans la société. En effet, cela s'opposait à la version des faits proposée par la presse et une partie de la classe politique, celle-là précisément qui affirmait les "comprendre". C'était ignorer la radicalité d'une révolte qui prétendait détruire entièrement le système social et politique dont elle était exclue : les tentatives d'intégrations étaient finalement perçues comme une volonté de les amadouer et de les convaincre de rester à la place où l'on souhaitait les voir, alors même que l'organisation générale du système s'était faite sans eux.
A. UN CHOC CULTUREL...
Pour Hugues Lagrange , les troubles ont éclaté pour l'essentiel dans des zones urbaines sensibles abritant une large proportion de familles africaines de plus de six enfants. Ce chercheur a examiné les caractéristiques des quartiers touchés. La plupart se trouvent en zone urbaine sensible.
Mais ce sont surtout les cités disposant d'un revenu médian très inférieur à celui du reste de la commune qui ont brûlé. Les contrastes sociaux ont bel et bien alimenté la rébellion.
Tout comme la présence de très nombreux jeunes. Dans ces cités, ils représentent parfois jusqu'à 40% de la population.
Et paradoxalement, c'est aussi là où d'importantes opérations de rénovation urbaine ont été lancées que le feu a pris. Car pour démolir des barres, les familles sont relogées de façon provisoire, ce qui semble déstabiliser les plus fragiles, expliquent encore les sociologues.
Sans être des émeutes ethniques, puisque des personnes de toutes origines ont été interpellées, les feux de novembre ont révélé les difficultés d'intégration d'une partie des enfants d'origine africaine, mais de nationalité française à 95%, issus de cette dernière vague d'immigration.
Le choc est aussi de nature culturelle. Les familles africaines sont principalement issues d'un milieu rural. Par tradition, le père occupe une place centrale dans l'organisation familiale : il incarne la loi. La transposition brutale de code culturel dans un milieu urbain occidental à la fois confiné et brutal fait vaciller les repères de ces familles et va jusqu'à les disloquer.
Le décalage entre la norme familiale et la réalité de la société alentour est donc souvent à la fois très douloureux et profondément entravant. Certains en jouent pour échapper à toute autorité. «Dans le système traditionnel africain, rappelle à juste titre Lagrange, tous les adultes interviennent. En France, ces enfants vivent une rupture entre le discours parental et les règles externes. Or la parole adulte fonctionne lorsque tous la renforcent.» La plupart de ces familles n'ont guère de relation avec l'école. Par respect souvent, mais aussi par crainte face à une institution qu'elles ne comprennent guère. Les parents ne délèguent pas l'autorité affective aux maîtres. Au final, certains adolescents dénient toute autorité aux professeurs.
B. ... MAIS PAS UN CHOC ISLAMISTE...
La France a un problème avec ses musulmans, mais ce n’est pas celui qu’elle croit. L’embrasement des banlieues d’octobre-novembre 2005 ainsi que la vague d’arrestations dans les milieux jihadistes ont ramené l’Islam au centre des préoccupations françaises et ont donné du souffle à ceux qui brandissent la menace d’un monde musulman s’organisant à partir de l’islamisme politique. Pourtant, c’est tout le contraire: paradoxalement, c’est l’essoufflement de l’islamisme politique plus que sa radicalisation qui explique les violences à prédominance musulmane et c’est la dépolitisation des jeunes musulmans bien plus que leur prétendue re-communautarisation sur des bases radicales qui devrait inquiéter.
Afin de minimiser les risques de l’émeute et du militantisme jihadiste, il faudrait à la fois s’attaquer aux problèmes socio-économiques dont souffrent les cités, réduire les violences qui s’exercent contre elles, et favoriser la participation politique de ceux qui y résident.
Jusqu’à présent, l’organisation politique de ces populations a systématiquement échoué. L’épuisement de la mouvance islamiste politique coïncide avec la montée du salafisme, mouvement missionnaire qui, invoquant les ancêtres pieux de l’Islam, prône un scripturalisme rigoureux, se concentre sur la morale et la conduite individuelle, et appelle à la rupture avec les sociétés occidentales. Le salafisme arrive sur fond de dilution de la portée contestataire de l’islamisme et d’épuisement des mouvements de jeunes musulmans. Son succès traduit beaucoup plus le souci individualiste, le repli sur soi et la démission politique qu’un projet de communautarisation ou de confrontation avec la société.
Alors que l’islamisme politique et les organisations de jeunes musulmans n’occupent plus les terrains de l’encadrement associatif et de la contestation, et alors que la force religieuse montante, le salafisme, s’en désintéresse, un dangereux vide politique règne, surtout au sein de la jeunesse désoeuvrée des banlieues.
La revendication politique se radicalise alors autour de deux axes, le salafisme jihadiste et les émeutes, et se nourrit de conditions sociales précaires, au niveau du travail comme du logement, de la discrimination sociale et de la stigmatisation de l’Islam.
Le jihadisme est clairement affaire de politique, et même de politique transnationale. Alors que par le passé les attentats en France s’inscrivaient dans un processus d’extension de l’activisme des mouvements islamo-nationalistes radicaux de pays étrangers, l’activisme violent depuis la seconde partie des années 1990 n’est plus une réalité importée: il concerne des ressortissants français et mobilise à partir d’un discours anti-impérialiste “islamisé” et dopé par les questions palestinienne et irakienne sur le plan international ainsi que par les discriminations en France. Le combat change de nature: il ne vise plus la prise de pouvoir et l’établissement de l’État islamique dans un pays donné, mais une confrontation plus large avec les ennemis d’une communauté musulmane (oumma) résolument transnationale. Ce n’est pas l’Occident « licencieux » qui pose problème, mais l’Occident « impérialiste ».
C.... PLUTOT UNE CRISE DE LA REPRESENTATION POLITIQUE
Mais plus que par la tentation jihadiste, c’est par la révolte que s’exprime la revendication politique lorsque les encadrements citoyens font défaut. L’embrasement des banlieues d’octobre et novembre 2005 s’est fait sans acteurs religieux et a confirmé que les islamistes ne tiennent pas ces quartiers.
Alors qu’ils avaient tout intérêt à calmer le jeu pour montrer leur capacité de contrôle, ce fut largement l’échec: pas d’agents provocateurs barbus derrière l’embrasement, ni de “grands frères” derrière pour l’éteindre.
En dépit de plusieurs initiatives visant à ramener le calme, les islamistes n’ont pas joué leur rôle attendu d’agent de contrôle social, illustrant bien qu’ils n’encadrent ni les émeutes ni les quartiers.
Quant aux grandes instances de l’Islam de France, elles ont montré leur manque de prise sur les événements et sur les populations impliquées. On ne peut que déplorer que la présence d’un Islam tranquille et sous contrôle n’ait pas fait, barrage ni à la tentation radicale, ni à la dynamique émeutière.
Dans un contexte d’essoufflement des organisations de jeunes et de notabilisation de l’islamisme politique et en l’absence de relais politiques laïques efficaces, la revendication tend à se repositionner sur le terrain de la violence, qu’elle soit jihadiste ou émeutière.
La violence islamiste, tout comme les révoltes de banlieue, est avant tout la conséquence d’une crise de la représentation politique des populations musulmanes et des cités qui suppose, au-delà des solutions sécuritaires ou socio-économiques, un traitement politique.
En effet, les émeutes de novembre 2005 montrent qu’au-delà des groupes de jeunes impliqués dans ces violences, il y a dans ces quartiers une partie significative de la population qui est en décrochage, en perte de repères, en désespérance, en manque de perspectives d’avenir, en déficit de reconnaissance, de respect, d’écoute.
Ces émeutes ont rappelé le grave mal-être de jeunes – souvent français mais d’origine immigrée – et leur absence de place dans la société. Mal-être accentué par leurs difficultés pour s’exprimer et communiquer. L’enfermement et l’isolement dans lequel ils se trouvent, l’absence de reconnaissance de leurs potentiels, de leur culture et de celle de leurs parents, renforcent leur sentiment d’hostilité et d’abandon par la collectivité.
Si ces émeutes apparaissent « sans leader et sans programme », elles ne sont pas sans revendication. Il y a bien une revendication sous-jacente à ces émeutes : ces jeunes n’acceptent pas l’absence de perspectives professionnelles et sociales. Certains revendiquent un avenir de Français à part entière, d’autres se réfugient dans l’ethnicisation et la posture de « victime ».
Des déclarations officielles ont mis en cause la responsabilité des familles, leurs carences éducatives et la polygamie. Pourtant dans de nombreux quartiers, les adultes ont joué un rôle de pacification pendant les violences, des groupes de parents, de citoyens se sont mobilisés pour calmer les choses grâce au dialogue et en s’interposant entre les forces de police et les jeunes. Cette dimension citoyenne doit être particulièrement relevée.
Les communes qui ont un tissu associatif ou des personnalités sur lesquelles s’appuyer, ont connu un retour au calme plus rapide. D'où l'importance de favoriser l'expansion de ces associations, d'encourager le « vivre ensemble ».
Par ailleurs, l’idéal d’intégration cache de moins en moins bien l’inégalité dans les faits. Comme la société française a fini par l’admettre à la fin des années 1990, les enfants de l’immigration subissent un ensemble de discriminations dans les domaines clés de la vie : habitat, éducation, emploi, loisirs.
En particulier, aujourd’hui, la discrimination du marché du travail est tellement forte que, si un jeune qui répond à une offre d’emploi est domicilié dans un « quartier difficile » (de ceux où l’on brûle des voitures, par exemple), possède un nom arabe, ou est issu d’une filière scolaire jugée non noble, il n’a pratiquement aucune chance d’être embauché. Comme la preuve est difficile à apporter et comme la loi n’est presque pas appliquée, cette situation perdure.
Deux autres discriminations sont également très mal ressenties :
- d’une part, l’interdiction (illégale mais fréquente) qui leur est faite de fréquenter certaines discothèques ;
- d’autre part, les contrôles de police « au faciès » (également interdits) dont ils sont sans arrêt victimes dans la rue et dans les transports collectifs, en raison de leur apparence physique qui en fait des suspects.
A juste titre, tout cela est vécu comme un racisme omniprésent : de ce point de vue, les émeutes urbaines sont une réponse désordonnée à ce désordre toléré par la société dominante du pays.
Les minorités issues de l’immigration sont ainsi à la fois invitées à s’intégrer et constamment rappelées à leur condition inférieure : c’est ce que certains appellent une « injonction paradoxale », et il s’agit d’une manière de traiter les personnes qui est source de grande instabilité psychique, pouvant entraîner des réactions s’assimilant à la folie. En somme, il s’est instauré pour ces minorités une distorsion structurelle et durable entre le réel (ségrégation, discriminations, exclusion) et l’imaginaire (égalité de droits et des chances), ce qui fait que l’intégration républicaine fonctionne comme un discours vide de sens, qui s’ajoute aux injustices.
En France, de surcroît, un facteur qui a sans doute contribué notablement à créer une situation structurellement explosive est la mise en place d’un face à face permanent entre les jeunes et la police, conformément à l’orientation répressive des politiques sociales. Il semble que les pouvoirs publics, et même de nombreux spécialistes, aient complètement négligé les risques insurrectionnels contenus dans ces innombrables contrôles sans motif, exercés sélectivement contre une jeunesse repérée par la couleur de sa peau ou la plantation de ses cheveux, dans les lieux publics, sur son propre territoire, devant tout le monde, et cela par des hommes armés d’engins pouvant donner la mort. Lors des nombreux incidents consécutifs à ces provocations, se terminant parfois par la mort d’un jeune, les policiers ont pour consigne de se déclarer menacés par des délinquants dangereux, et seule leur parole est jugée digne de foi. Cette injustice est peut-être reçue comme aussi grave que toutes les autres : contre celle d’un policier, la parole d’un jeune enfant d’immigré ne vaut rien, - ce qui revient à dire que la société décrète que, quoi qu’il se soit passé, c’est un menteur.
Enfin, pour comprendre les comportements apparemment irrationnels des émeutiers, comme brûler les voitures des habitants de leur cité, incendier des écoles, attaquer des autobus, il conviendrait de regarder du côté des processus psychiques qui sont déclenchés par le face à face avec la police : des phénomènes tels que l’humiliation, le soupçon, la peur, la honte, montreraient sans doute comment la disqualification permanente, délibérée, gratuite et parfois sadique, de toute une jeunesse, vient se superposer inutilement à l’inégalité et au séparatisme quotidiens qu’elle subit en raison de ses origines. Pour justifier ces contrôles, est souvent invoqué le fait que certains d’entre eux sont des « caïds », voleurs ou trafiquants, en laissant ainsi se développer la condamnation d’un groupe social tout entier, qui plus est repéré par son appartenance ethnique. C’est sans doute pourquoi l’on a pu remarquer que les émeutes ont impliqué des jeunes en nombre important, bien au-delà des délinquants habituels, et rencontré de la sympathie chez les non participants, notamment les jeunes filles, voire les parents.
III. PROPOSITIONS POUR EVITER LA VIOLENCE DANS LES VILLES
Cela montre bien que la réponse juste doit se positionner dans le champ politique:
- diminution des pratiques répressives dans les cités;
- nouvelles formes de représentation politique crédible des jeunes musulmans en particulier, y compris à travers les grands partis politiques nationaux;
- enfin, effort sérieux de la part du monde occidental en général de s’adresser aux grands dossiers qui alimentent les mouvements jihadistes : la question palestinienne et celle de l’Irak en tout premier lieu.
Il s'agit de:
- Diminuer la présence coercitive de l’État dans les banlieues en :
* Insistant sur la formation de la police, y compris par l’application de sanctions fortes à l’égard des abus de pouvoir, en particulier de nature raciale;
* Reconstruisant des formes de médiation non autoritaire entre les autorités et la population, par exemple en redynamisant l’animation sociale et repensant la police de proximité.
- Réduire la discrimination sociale et en particulier :
* Revoir l’allocation de logement social en veillant au brassage ethnique;
* Assurer une plus égale répartition de logements sociaux entre les différentes communes;
* Mener des campagnes vigoureuses et constantes contre la discrimination raciale et ethnique.
- Réformer les formes de représentation politique de la population musulmane, et en particulier :
* Renoncer à l’idée que l’institutionnalisation du culte musulman puisse faire barrage à la tentation jihadiste;
* Définir clairement les attributions du Conseil français du culte musulman comme organe de gestion du culte et non comme organe représentatif des musulmans de France;
* Freiner les politiques de nature clientéliste et communautaire à tous les niveaux de l’État;
* Privilégier au niveau local et régional le dialogue avec les acteurs les plus “autochtones” de l’Islam de France, c’est-à-dire les mobilisations des jeunes nés sur le sol français;
* adopter une attitude constructive par rapport aux formes d’affirmation politique susceptibles de naître dans le prolongement du soulèvement des banlieues de 2005.
- Dynamiser le tissu associatif, et en particulier:
* Revenir sur réductions importantes de financement des associations depuis 2002 et ne pas délaisser les associations affichant des objectifs directement politique au profit d’associations plus socio-culturelles;
* Inscrire les financements dans la durée;
* Mieux contrôler l’usage qui est fait de cet argent.
- Revitaliser l’implantation politique dans les banlieues précarisées en :
* Répondant aux demandes de participation des jeunes musulmans, y voyant une forme possible de sécularisation de leur engagement militant;
* Mobilisant les syndicats sur le front de la lutte contre les discriminations, particulièrement celles touchant à l’emploi et au logement.
- Accroître les possibilités de mobilisation des jeunes musulmans dans les partis politiques et les associations afin de faire concurrence au salafisme et au jihadisme, ce qui suppose :
* De développer des structures militantes aux musulmans nés en France, y compris au niveau des postes dirigeants, et développer un discours en phase avec les réalités de la banlieue;
* De favoriser le ré-engagement des associations dans l’action sociale, de les faire ré-intervenir dans les quartiers et de continuer de renforcer les partenariats en dehors des acteurs se référant à l’Islam.
CONCLUSION: SENS DES EMEUTES URBAINES FRANCAISES ET LES REPONSES A LEUR APPORTER
Deux types d’analyse ont coexisté :
- l’un a pointé le rôle des « caïds » et des jeunes délinquants dans l’organisation des violences urbaines et préconisé en conséquence le retour au calme via la proclamation de l’état d’urgence avec recours possible au couvre-feu et via le traitement judiciaire des actes commis par les émeutiers interpellés;
- l’autre a mis l’accent sur les racines sociologiques de cette explosion de violence et relevé le sentiment d’injustice engendré par le chômage et la précarité, la ségrégation urbaine et scolaire, les discriminations dont sont victimes les habitants des quartiers sensibles, et notamment les jeunes hommes d’origine maghrébine ou subsaharienne qui ont été au cœur du mouvement. Cette analyse a donc prôné de répondre aux troubles en termes de mesures socio-économiques d’urgence : apprentissage à 14 ans, recentrage de la politique des ZEP, création de nouvelles zones franches, d’une Agence de la cohésion sociale et de l’égalité des chances ainsi que de préfets délégués à l’égalité des chances, déblocage de crédits pour les associations de quartier, mesures pour l’emploi et contre les discriminations…
Mais ces deux analyses et les solutions qui en découlaient ont été contestées notamment par certains sociologues qui rejettent sur l’absence de police de proximité et sur les pratiques actuelles de la police la responsabilité du déclenchement des violences et regrettent que l’analyse purement sociologique de la crise n’en masque la dimension politique.
La violence est un mode de relation qui fonctionne mal :
1- Un mode d'expression : le jeunes savent raconter, savent parler de l'action, dire une volonté ; ils ne savent pas exprimer de sentiments. Les plus violents sont souvent les plus insécurisé, ceux qui souffrent le plus sans savoir l'exprimer.
2- Un mode d'interpellation : la provocation : « vous êtes obligés de tenir compte de moi » - et il faut bien constater que ce mode d'expression est efficace
3- Un mode d'action, pour obtenir quelque chose, que ce soit par le racket ou en convaincant un élu à répondre favorablement à une exigence.
En même temps, les jeunes ne se rendent pas compte de la souffrance causée par leurs actes ; d'ailleurs à la télé, dans la publicité, les actes de violence sont très nombreux sans apparemment causer de douleur ni de souffrance. Et notre société légitime la violence (voir la tolérance à l'égard des manifestations d'agriculteurs par exemple).
Comment réagir ?
En multipliant les moyens d'expression, en écoutant : ateliers de théâtre, de musique, grands panneaux d'expression murale. En cas de drame (mort d'un jeune), avoir comme première réaction la compassion, et non pas un discours de légitimation.
Face à la provocation, il faut réagir sur un autre registre - face à la petite provocation, l'humour (différent de l'ironie) est un bon terrain.
Face à la violence comme mode d'action, il faut l'interdire ; rien ne doit pouvoir s'obtenir par la violence ; il faut retrouver la fermeté et réagir dès la première manifestation. Payer des loisirs aux violents, c'est encourager la violence. Dès quatre ans, accorder des bonbons à un gamin qui braille après lui avoir dit non, c'est l'encourager à recommencer et à demander toujours davantage - pourtant, dans les super marchés, combien de regards d'adultes reprochent aux parents de refuser un caprice à leur enfant ! Beaucoup se joue dès quatre ans. La barrière de 13 ans, âge de la majorité pénale, n'a aucune justification d'un point de vue pédagogique. La réaction habituelle de la justice « ce n'est pas grave si c'est la première fois » est déplorable.
Les jeunes ont besoin d'adultes qui écoutent et résistent.
Le philosophe René Girard fait un lien entre la gestion de la violence et le sacré : là où le sens du sacré s'estompe, la violence n'a pas de limites. Pourquoi en effet respecter la vie si elle n'est pas sacrée ? Qu'est-ce qui fonde le caractère sacré de la vie ?
Dans cette perspective, les chrétiens ont donc véritablement un message à faire vivre.