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« Qu’est-ce que la laïcité ? L’art du vivre-ensemble » par Andrea Riccardi

12 Septembre 2016

Andrea Riccardi intervient dans le débat sur les symboles religieux et sur le rôle de la religion dans les sociétés occidentales, à commencer par la France. Il propose une réflexion sur le sens et la valeur de la laïcité.

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Andrea Riccardi intervient dans le débat sur les symboles religieux et sur le rôle de la religion dans les sociétés occidentales, à commencer par la France. Il propose une réflexion sur le sens et la valeur de la laïcité. « En France, le principe de la laïcité a une longue histoire, et du côté des catholiques, il est désormais admis. La question se pose pour les musulmans. L’essentiel est qu’il ne soit pas érigé en dogme. »

 

Le président français a rendu visite au pape François au beau milieu de l’été, après les récents attentats terroristes. Il s’agissait d’une visite exceptionnelle. Monsieur Hollande, par conviction personnelle et compte-tenu de la nature de l’Etat français, incarne la laïcité de l’Etat. La laïcité est une marque distinctive de la France. Elle a entraîné la séparation de l’Eglise catholique et de l’Etat, à la fin du XIXe siècle, mais elle a aussi garanti la liberté et l’égalité de tous les cultes, cantonnés toutefois dans l’espace prié. Le mot « laïque » désigne les institutions d’une façon non confessionnelle (dans la terminologie de l’Eglise, « laïc » désigne celui qui n’est pas du clergé). L’espace public, qui fut jadis marqué par des symboles et des rites catholiques, devenait marqué par la laïcité, pratiquement une idéologie de l’Etat. L’histoire de la laïcité en France est différente de l’Italie : elle est plus ample et plus profonde. C’est un modèle pour plusieurs Etats modernes. En Turquie, Kemal Atatürk s’y est intéressé, la reprenant comme caractéristique de sa République, aujourd'hui remise en question par Monsieur Erdogan. L’affirmation de la laïcité a considérablement réduit l’espace du catholicisme, cantonné à la sphère privée, et a entraîné la sécularisation de l’Etat, de l’école et de la société.

En 1880, en France, dans un climat anticlérical, fut votée l’expulsion des jésuites et la mise en place de contrôles sur les congrégations religieuses. En 1901 fut approuvée une loi très restrictive sur les religieux, entraînant une expulsion massive de religieuses, religieux et moines. Beaucoup d’entre eux émigrèrent hors de France. En 1904, la France rompit ses relations diplomatiques avec le Saint Siège. Le concordat signé par Napoléon en 1801 régissait encore les affaires catholiques et reconnaissait un rôle particulier au catholicisme, comme religion majoritaire. Mais le Parlement revendiqua le droit exclusif de légiférer au sujet de l’Eglise. Pourquoi faudrait-il traiter avec le Vatican au sujet des affaires religieuses de la France ? La loi de 1905 abolit le concordat, sépara l’Eglise de l’Etat et supprima la rétribution des ministres du culte. Pour avoir une existence légale, l’Eglise devait prendre la forme – d’après la loi – « d’association cultuelle. » Les protestants et les juifs acceptèrent cette disposition. Pie X refusa cette ordonnance. Ainsi, l’Eglise se retrouva sans statut juridique, y compris pour la gestion des lieux de culte. L’Etat finit par considérer que les curés étaient de fait les « gestionnaires. » L’Eglise catholique, appauvrie en moyens, subit une crise, mais par bien des aspects, gagna en dynamisme. Dans les années 20, grâce à la reprise des relations diplomatiques avec le Vatican, on parvint à un accord : l’Eglise acceptait la loi de 1905 mais avait le droit de s’organiser en associations diocésaines, dirigées par les évêques. La laïcité, qui fut vécue par les catholiques comme une agression, n’était désormais plus remise en question. L’historien français Emile Poulat, qui compte parmi les meilleurs spécialistes de la laïcité, a montré combien l’accord des années 20 fut le fruit d’une négociation particulière entre la France et la Vatican. Une politique laïque finit donc, elle aussi, par traiter avec le Saint Siège.

Aujourd'hui, la laïcité n’est plus un sujet pour les catholiques, mais pour les musulmans. L’exemple le plus évident est celui du voile porté par les femmes, ou encore du burkini : dans les lieux publics, ils constitueraient un signe religieux ostentatoire, et seraient de plus l’expression d’une domination masculine sur les femmes. Du côté des musulmans, on objecte que les sœurs portent depuis toujours l’habit religieux en public, et que par ailleurs, d’autres portent une croix ou la kippa (couvre-chef juif). Invoquer la laïcité pour s’opposer au voile ou à d’autres symboles est une façon de maintenir l’islam dans la sphère privée. Avec le risque de provoquer des conflits ou une radicalisation. En réalité, il y a une idée nouvelle et importante de la laïcité, celle que Monsieur Hollande a proposée en 2012, en remettant la légion d’honneur à Emile Poulat : « la laïcité n’est pas une doctrine, elle n’est pas un dogme de plus, elle n’est pas la religion de ceux qui n’ont pas de religion. Elle est l’art du vivre-ensemble. » Le problème, aujourd’hui, en France, face au pluralisme religieux et à certaines radicalisations, est de vivre ensemble de façon responsable : il faut écrire une nouvelle page de l’histoire de la laïcité.

Andrea Riccardi, 7 septembre 2016