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Paul VI et l'alunissage, un événement spirituel. Article d'Andrea Riccardi dans l'Osservatore Romano

21 Juillet 2019

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Événement spirituel

L'arrivée des trois premiers hommes sur la Lune, en juillet 1969, fut un événement médiatique sans précédent, qui toucha l'opinion publique internationale. Malgré la guerre froide, le monde, tendait à s’unifier par les communications. En 1968, un universitaire canadien, Marshall Mc Luhan, avait publié War and Peace in the Global Village, dans lequel il avançait la thèse de la mondialisation des communications dans un monde renouvelé. L'événement de 1969 ne fut pas un démenti. L’Eglise voulut participer à cet événement, au point que Paul VI suivit la retransmission en direct de l'arrivée sur la Lune des trois astronautes, au milieu de la nuit. Les images montrent le pape Montini très attentif devant son écran de télévision, et prenant la parole après l'alunissage pour fêter l'événement : “ Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !”  et disant aux astronautes : “nous vous sommes proches”.  Comme si un monde nouveau s'ouvrait pour l'humanité.
 
C'était le temps où l’Eglise catholique traversait une phase complexe de réception du concile. En effet, après Vatican II, Paul VI avait fait connaître une Eglise qui n'était pas hostile à son époque, mais amie de la modernité. Le pontificat de Montini se poursuivait à l'enseigne de l'ouverture au monde moderne et aux mondes nouveaux. Les paroles de son discours de couronnement, en 1963, manifestaient une ouverture claire à la modernité, sans se cacher des difficultés : “À un examen superficiel, l’homme d’aujourd’hui peut apparaître comme de plus en plus étranger à tout ce qui est d’ordre religieux et spirituel. Conscient des progrès de la science et de la technique, enivré par des succès spectaculaires dans des domaines jusqu’ici inexplorés, il semble avoir divinisé sa propre puissance et vouloir se passer de Dieu.”
 
Pour le Pape, c'était là l'un des principaux défis pour l'Église. L’aventure des astronautes, suivie par le monde entier avec appréhension et intérêt, n'est-elle pas l'illustration de la divinisation de la puissance de l'homme ?  Mais le progrès de la science et de la technique, pour Montini, n'était pas étranger à l’Eglise et à sa foi, ni contraire au monde de l'esprit. Dès son discours de couronnement, face au progrès, le pape, utilisant le nous de majesté, redit : “ Nous le disons sans hésiter : tout cela est Nôtre.” La participation à l’alunissage est un exemple significatif de l'attitude positive de l'Église à l'égard du progrès. Le pape et l’Eglise “ressentent” avec joie et dans la foi les conquêtes de l'humanité. C’est l'esprit de la Constitution conciliaire Gaudium et spes qui affirme : “le progrès des sciences, les richesses cachées dans les diverses cultures, qui permettent de mieux connaître l’homme lui-même et ouvrent de nouvelles voies à la vérité, sont également utiles à l’Église.”
 
De façon significative, l'Osservatore Romano publia sur cet événement un article du théologien Gino Concceti intitulé “une victoire de l'esprit.”  L’alunissage fut suivi avec une grande attention par de nombreux articles du journal du Vatican, dirigé à cette époque par l'intellectuel et homme politique antifasciste Raimondo Manzini (lequel avait d’ailleurs épousé la fille d'un astronaute italien, Gaetano Crocco). La raison des nombreux articles et commentaires du journal du Vatican fut donnée par Paul VI, qui considère que l'alunissage est un fait spirituel car il permet “de voir Dieu dans le monde et le monde en Dieu.”
 
À la fin des années 60, pour l'Église catholique, l'optimisme post-conciliaire avait commencé à se fissurer. Dans le climat contestataire des années 68, Paul VI avait été accusé d'avoir retardé la réception du concile par une attitude centralisatrice et autoritaire, réception qu'une certaine base catholique souhaitait de ses vœux comme un mouvement de changement. En 1968 la réception critique de son encyclique sur la morale familiale, Humanae vitae, motivée elle aussi par l'idée de s'ouvrir aux exigences modernes, fut aussi l'occasion d'une opposition contre le pape lancée par des mouvements, la presse et des évêques. Paul VI qui avait salué l'alunissage avec sympathie était déjà entré dans une période difficile de crise de son autorité.
 
Néanmoins, Montini continue à célébrer l'ouverture responsable de l’Eglise au monde moderne. Lors de l'audience générale du 23 juillet 1969, il consacre l'intégralité de son discours à “célébrer l'aventure historique des hommes sur la Lune” : “Notre approbation ouverte pour la conquête progressive du monde naturel, grâce aux études scientifiques, aux développements techniques et industriels, n'est pas en contraste avec notre foi et avec la conception de la vie et de l'univers qu'elle comporte.” Les contestations dures de 1968 ne contraignent pas Paul VI à se replier, par prudence ou par crainte. Au contraire il continue courageusement sur le chemin de la sympathie pour l’homme : “il Nous semble - dit-il - que l'événement que nous fêtons nous oblige à repenser et à apprécier les valeurs de la vie moderne.”
 
Ses propos peuvent-être accueillis comme l'expression de cet optimisme à l'égard du monde, caractéristique des années conciliaires et post-conciliaires. La Constitution Gaudium et spes a été critiquée pour son excès d'optimisme. Effectivement, lorsqu'on feuillette les pages des journaux catholiques de l'époque, on retrouve des sentiments forts de sympathie et d'optimisme. Ingénuité ?  Subordination à l'esprit de l'époque ?  Cinquante ans plus tard, dans un monde très différent, nous sommes tentés par le pessimisme, tandis que nous avons découvert la face obscure de la science et du progrès (et pas seulement cela).  Il est facile aujourd'hui de lire les propos de Paul VI comme des propos naïfs, si ce n'est pire. Néanmoins, je suis convaincu que cet esprit de sympathie et d'optimisme chrétien jaillissait d'une grande espérance : communiquer l'Évangile à tous et contribuer à un monde meilleur.  Sans cette espérance, on n’affronte pas la mission de l’Eglise, mais on se renferme, effrayé. S'immerger à nouveau aujourd'hui dans ce climat post-conciliaire ne nous fait pas de mal, à nous qui vivons une époque un peu trop pessimiste, à laquelle rien de nouveau ne semble possible, voire apparaît très difficile.  Du reste, Paul VI n'était pas un pape renonciateur. La fête vaticane à l'occasion de l'alunissage des Américains se tenait à la veille d'un grand événement du pontificat, le voyage en Ouganda, pour lequel le pape posa les bases de la nouvelle mission de l’Eglise dans l'Afrique décolonisée. Montini affrontait la mission sur le continent le « plus jeune » avec un message décisif aujourd'hui encore : “ Africains, vous êtes désormais vos propres missionnaires”.
 
Andrea Riccardi