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Que l'Europe aide les Libanais à créer un véritable Etat de droit. Un éditorial d'Andrea Riccardi

22 Août 2020

Andrea RiccardiLiban

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Il est nécessaire de passer de la protestation à la politique, limitant les clans et leurs intérêts. L'Italie ne peut pas continuer à regarder sans rien faire

Je me suis rendu au Liban, pour la première fois, en 1982. Une terrible guerre civile était alors en cours depuis 1975, et a pris fin en 1990. Je me souviens du centre de Beyrouth détruit et de la ville divisée entre les factions armées. La cathédrale gréco-catholique profanée, les icônes brisées et volées. Des groupes chrétiens combattaient des groupes musulmans. La présence des réfugiés palestiniens (plus de 400 000 aujourd'hui encore) posait également un grave problème.

En 1975 la cohabitation religieuse avait volé en éclats. Avant on disait: le Liban vole avec deux ailes: les chrétiens et les musulmans! Le Liban "volait" comme la Suisse du Moyen-Orient: avec un lien étroit entre les affaires et la vie mondaine, c'était un espace européen, libre au milieu de dictatures arabes, nationalistes et socialistes. C'était un pays qui fonctionnait. Mais l'Etat ne fut pas renforcé, et il manqua une politique d'inclusion des masses "déshéritées", parmi lesquelles les chiites. Pour eux, le Hezbollah a signifié le rachat social et constitue aujourd'hui une présence militaire plus forte que les forces armées de l'Etat. 

Le Liban est un vase d'argile parmi ses voisins: avant tout la Syrie (alliée du Hezbollah), qui tolère mal son indépendance, la contrôle et, en 1976, est intervenue militairement dans le pays. En 1990 eut lieu la pacification.

Pour en revenir à Beyrouth, en 2012 je vis la ville reconstruite. Mais sous les affaires et le tumulte du trafic urbain, le feu couvait. Les confessions religieuses sont passées au second plan. Les clans politiques et affairistes prospèrent. L'Etat est faible. Les influences étrangères sont fortes. L'Arabie Saoudite a beaucoup donné pour reconstruire le pays, faisant contrepoids à la Syrie. La Turquie est limitrophe au nord.

En outre, avec la guerre civile en Syrie 1 500 000 réfugiés se sont "déversés" dans le pays, qui compte 4 500 000 Libanais. Il y a eu "l'évacuation" par les couloirs humanitaires vers l'Italie conduite par Sant'Egidio et les protestants.

La terrible explosion du 4 août qui a dévasté Beyrouth suscite beaucoup de colère au sein de la population qui proteste, chrétiens comme musulmans (et même des chiites, bien que peu nombreux): ils demandent un Etat de droit, non confessionnel, la fin du pouvoir des clans, de la corruption et de l'affairisme. Les pouvoirs forts regardent embarrassés un mouvement qui lutte à mains nues, expression de la meilleure part du Liban, jeune et globale. Le Hezbollah est gêné. Le président Aoun, maronite et son allié, a les mains liées. Le gouvernement a démissioné. 

La misère est grande, en particulier après l'explosion. Les sans domicile sont très nombreux. Beaucoup sont tentés d'émigrer, comme pendant la guerre de 1975-1990. La situation n'est pas facile. Le mouvement de protestation a pleinement raison, mais il est fragile face à des pouvoirs armés. Il faut passer progressivement de la protestation à la politique pour contraindre les "pouvoirs forts" et accepter le changement.

La protestation doit trouver ses leaders politiques. Le pays ne peut pas mourir, étranglé par des pouvoirs libanais et régionaux. L'Italie a 1 200 soldats dans le corps de paix de l'ONU. Nous ne pouvons pas être absents politiquement ni nous cacher parmi les incompréhensions européennes. Ce serait impardonnable. La chute du Liban ouvrirait la voie à une "barbarisation" des pays méditerranéens. La France, avec la visite de Macron, a montré une volonté d'être présents. L'Union européenne va dans le même sens.

L'Italie, l'Europe doivent contribuer à la renaissance d'un Liban pluraliste et démocratique: une terre de rencontre entre Orient et Occident. Aujourd'hui l'Europe est nécessaire pour reconstruire un Liban qui appartienne vraiment aux Libanais.

Editorial d'Andrea Riccardi paru dans Famiglia Cristiana du 23/8/2020

Traduction de la rédaction