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Sauvons la Tunisie du chaos, sinon nous risquons d'avoir une "nouvelle Albanie"

15 Août 2021

Andrea Riccardipolitique internationale

Editorial d'Andrea Riccardi

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La crise économique et politique suscite l'inquiétude

Il y a trente ans, le 8 août 1991, 20 000 Albanais arrivaient à Bari : le plus grand débarquement d'immigrants sur les côtes italiennes. Pour l'Italie, c'était le début d'une nouvelle ère face à la migration.

La mondialisation avait commencé. Le navire albanais Vlora fut attaqué par une foule qui obligea le capitaine à faire route vers l'Italie. Après une tentative de débarquement à Brindisi, le navire arriva à Bari. L'impréparation régnait ici. Les Albanais furent été accueillis dans le stade, dans les rues et au port. L'accueil des Italiens fut cordial. De nombreux Albanais, qui avaient été séparés pendant des décennies par le régime oppressif d'Enver Hoxha, considéraient l'Italie comme un paradis. Vu au travers de la télévision italienne, notre pays apparaissait aux Albanais comme une terre d'opportunités comparée à leur misère.

Cela semblait être le début d'un exode biblique.
L'émigration albanaise se poursuivit, mais Rome entreprit une politique de coopération avec l'Albanie, en soutenant l'État, en menant une coopération et une importante aide humanitaire. En septembre 1991 commença l'opération Pélican , qui dura jusqu'en 1993 avec un grand engagement italien. C'était le début d'une nouvelle histoire pour l'Albanie, un tournant laissant derrière le sous-développement et la répression qui duraient depuis 1945.

Trente ans plus tard, la même chose se passe-t-elle en Tunisie ? Aujourd'hui, on parle de 15 000 Tunisiens prêts à venir en Italie. Ils ont derrière eux un pays en crise économique. Le tourisme est au point mort depuis des années. Les jeunes sont sans travail. Le chômage est galopant (officiellement 18%, mais on parle de 40%). Sur 11 millions d'habitants, 19 000 sont morts de la pandémie (mais peut-être davantage). La crise économique est intimement liée à la corruption politique. Cette situation a poussé le président Kais Saied à des mesures exceptionnelles : la suspension du Parlement pendant un mois, le report du gouvernement, l'ouverture de procès pour financement étranger de la politique et autres dossiers brûlants. Le parti Ennahda (islamiste), dirigé par Gannouchi, a réagi en dénonçant un "coup d'État". Les islamistes d'Ennahda sont des acteurs clés de la vie tunisienne depuis le printemps arabe de 2011. Leur leader Gannouchi a maintenu le parti sur la ligne de la démocratie.

La Tunisie est la seule histoire réussie de tous les printemps arabes qui se sont terminés par un bain de sang ou une répression. Cependant, la situation politique est désormais instable et la situation économique désastreuse. C'est pourquoi, comme je le disais, on craint un débarquement massif de Tunisiens à la recherche d'une vie digne.

Le président Kais Saied n'est pas un militaire, mais un juriste, strict dans son comportement. Veut-il établir un régime ou promouvoir une démocratie stable ? L'avenir est ouvert. Le régime militaire d'Al Sisi, hostile aux islamistes, suit de près la Tunisie. Mais il y a là aussi une responsabilité directe de l'Italie et de l'Union européenne, qui ont immédiatement pris des mesures et surveillent la situation depuis un certain temps. Sans un plan d'aide pour relancer l'économie et offrir de nouvelles opportunités d'emploi aux jeunes, la démocratie est en grand danger. Nous, Italiens et Européens, ne pouvons pas nous contenter d'attendre une "crise du débarquement".

La Tunisie, frontalière de la chaotique Libye et de la complexe Algérie, est un pays à sauver
. Un pays décisif, si nous voulons une Méditerranée moins tourmentée par les conflits, les dictatures, les pertes de vies en mer et le trafic illégal de migrants. Il y a trente ans, avec le débarquement des Albanais à Bari, le temps de la "mondialisation" avait commencé. Aujourd'hui, à l'heure de la mondialisation, personne n'est à l'abri si la maison de son voisin brûle. Il y a un feu à éteindre, mais surtout un avenir à assurer pour une nation qui compte tant de jeunes.

Editorial d'Andrea Riccardi paru dans Famiglia Cristiana du 8/8/2021

[traduction de la rédaction]